Manifeste pour l'intelligibilité du numérique

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Auteur

220px Bachimont Bruno

BACHIMONT Bruno

Professeur en philosophie du numérique et logique mathématique
COSTECH UR-2223      
 
Université de Technologie de Compiègne
Rue Roger Couttolenc
60 200 Compiègne
France
  
 

Version 2 établie par Bruno Bachimont, issue de discussion entre Bruno Bachimont, Serge Bouchardon, Maria-Giulia Dondero, Xavier Guchet, Jean-Lassègue et Lise Verlaet.

 

Citer l'article

Bachimont, B. (2023). Manifeste pour l'intelligibilité du numérique. Manifeste pour l'intelligibilité du numérique. [En ligne] https://doi.org/10.34745/numerev_1922

 

 

Résumé : Le numérique a de manière évidente reconfiguré nombre de dimensions de notre environnement : les outils numériques sont désormais au principe du monde des gestes et de la parole. Que ce soient les contenus culturels que nous produisons, les échanges ou communications que nous avons, entre nous ou avec nous-mêmes, des solutions que nous élaborons pour nos problèmes tant techniques, scientifiques que quotidiens, le numérique est une réalité omniprésente. C'est que dans son principe, le numérique intervient dans tout domaine qui relève d'une activité de manipulation ou d'agencement, pour peu qu'il y ait un codage permettant de rapporter l'activité considérée à la manipulation d'un code. C'est ainsi qu'on peut proposer pour principe du numérique l'articulation du code d'une part et du calcul d'autre part. Mais si ce principe permet de comprendre sa présence quasi-universelle dans notre environnement, cela ne permet pas de le définir dans ses effets et par le sens que nous donnons à ce que nous faisons à travers ces outils. Posée en ces termes, la question devient délicate, car le principe du numérique est précisément de pouvoir faire abstraction de la diversité des domaines et situations pour les réduire à du code et du calcul, pour produire des effets qui seront à chaque fois différents car dépendant du sens propre à ces domaines et situations. Dit autrement, il y a donc une difficulté à rendre compte de l'intelligibilité du numérique, de ce que cela signifie, pour nos pratiques et nos contenus, que d'utiliser des outils numériques. Ou encore, la question est de comprendre comment ces outils numériques qui façonnent notre environnement peuvent faire milieu, ou plutôt comme nous pouvons faire de ces outils notre milieu, en nous co-développant avec ce type d'outils. Dans ce manifeste, nous argumentons que pour donner du sens au numérique, pour construire son intelligibilité, il est nécessaire de mobiliser des schémas interprétatifs qui font la médiation entre le calcul aveugle opérant sur des codes ou données et les situations qui contextualisent ces codes. Acquérir l'intelligibilité du numérique est finalement un quête de ces schémas. En guise d'illustration et de première quête, nous envisageons le paradigme du récit pour montrer en quoi le récit des données permet de recouvrer le sens que ces dernières pouvaient avoir mais qu'il a fallu perdre ou oublier pour les rendre manipulables et calculables. Car l'enjeu est bien de ne pas réduire nos réalités humaines à la manipulabilité calculatoire, mais de mobiliser les possibilités de cette dernière pour construire un environnement qui soit un monde que nous pourrions et aimerions habiter.

Mots-clés : numérique, intelligibilité, code, récit, données.

 

Abstract : Digital technology has obviously reconfigured many dimensions of our environment: digital tools are now at the core of the world of gestures and speech. Whether it is the cultural contents that we produce, the exchanges or communications that we have, between us or with ourselves, or the solutions that we elaborate for our technical, scientific, or daily problems, the digital is an omnipresent reality. In its principle, the digital intervenes in any field which concerns an activity of manipulation or arrangement, as long as there is a coding allowing to relate the considered activity to the manipulation of a code. This is how we can propose for the principle of the digital the articulation of the code on the one hand and the calculation on the other. But if this principle allows us to understand its almost universal presence in our environment, it does not allow us to define it in its effects and in the meaning we give to what we do through these tools. Put in these terms, the question becomes delicate, because the principle of digital technology is precisely to be able to ignore the diversity of domains and situations in order to reduce them to code and calculation, to produce effects that will be different each time because they depend on the specific meaning of these domains and situations. In other words, there is a difficulty in accounting for the intelligibility of the digital, for what it means, for our practices and our contents, to use digital tools. Or, the question is to understand how these digital tools that shape our environment can make a milieu, or rather how we can make these tools our milieu, by co-developing ourselves with these kinds of tools. In this manifesto, we argue that to make sense of the digital and build its intelligibility, it is necessary to mobilize interpretative schemes that mediate between the blind calculation operating on codes or data and the situations that contextualize these codes. Acquiring the intelligibility of the digital world is ultimately a quest for these schemes. As an illustration and as a first quest, we consider the paradigm of the narrative to show how the narrative of data allows us to recover the meaning that these data could have had but that had to be lost or forgotten to make them manipulable and calculable. The challenge is not to reduce our human realities to computational manipulability but to mobilize the possibilities of the latter to build an environment that is a world that we could and would like to inhabit.

Keywords : digital, intelligibility, code, narrative, data.

 

Prologue : le numérique, un nouvel environnement

Si le monde du calcul et des outils informatiques permettant de l’automatiser étaient restés longtemps réservés aux mondes scientifiques et gestionnaires, mobilisant tant les pratiques industrielles, que ce soit l’organisation du travail ou les transactions commerciales par exemple, qu’administratives, comme la réglementation et les statistiques de la nation notamment, le numérique qui semble n’être que leur version modernisée renvoie en fait à des contextes et des pratiques bien plus vastes. Point n’est besoin d’appartenir à une entreprise, ni de travailler pour une structure publique pour être confronté à des entités d’ordre numérique : tant les contenus que nous consultons quotidiennement, que les outils que nous utilisons pour communiquer avec nos contemporains et échanger avec eux ou enfin les procédures que nous suivons en tant que citoyens, consommateurs, membres d’une famille ou d’une organisation, reposent tous sur des médiations permises par des artefacts numériques. Le numérique est donc non seulement un principe technique qui s’est emparé de tous les secteurs de notre environnement en les codant et en permettant de ce fait de les manipuler, mais il est devenu aussi une réalité culturelle et sociale, la plupart de nos usages et pratiques ayant désormais leur déclinaison numérique : aussi parle-t-on de démocratie numérique, d’économie numérique, de réseaux sociaux sans même plus préciser qu’ils sont numériques, etc. 


Le terme de numérique est proche de celui de calcul et d’informatique. Des nuances à la fois historiques, conceptuelles et techniques permettent néanmoins de les distinguer et de les articuler. D’un point de vue conceptuel, nous distinguons le numérique du calcul : alors que ce dernier renvoie au principe de manipulation opérant sur des données fixées a priori pour appliquer une méthode ou algorithme, le numérique serait une pratique techno-scientifique plus large mobilisant le principe du calcul.

De ce point de vue, on peut préciser (Bachimont, 2007, 2017) ce que l’on désigne par le terme de numérique en le mettant en perspective avec les différentes étapes qui ont vu le déploiement historique des sciences et techniques automatisées du calcul au XXe siècle. En effet, depuis l’invention des ordinateurs à la fin de la seconde guerre mondiale, trois âges du calcul automatisé se sont succédé : 

- l’informatique scientifique : figure essentielle dans les années 40 et 50, l’informatique scientifique met le calcul au service des sciences et techniques pour opérationnaliser leurs lois et équations. Utilisée pour la mécanique céleste, le déploiement des engins balistiques, l’informatique scientifique comprend le calcul comme la manipulation de nombres, et perdure aujourd’hui via les sciences computationnelles et le calcul numérique. L’informatique scientifique adopte aujourd’hui différentes formes, qui vont de la simulation numérique aux humanités en passant par les sciences des données, avec tous les problèmes épistémologiques que ces mobilisations ne manquent pas de soulever.

- l’informatique de gestion : figure des années 60 et suivantes, l’informatique de gestion apparaît quand on perçoit le potentiel du fait que les symboles formels manipulés par les ordinateurs ne sont pas seulement des nombres, mais peuvent être toutes sortes de symboles, notamment les lettres de nos alphabets et écritures. L’informatique ne permet plus seulement d’opérationnaliser les calculs induits par notre compréhension mathématique du monde, mais aussi d’opérationnaliser toutes les transactions qui se ramènent à des jeux d’écriture. 

- enfin, l’informatique des contenus : au-delà du nombre et de la lettre, le calcul peut s’appliquer à tout ce qui peut être codé. Ainsi, les photographies, les sons, les films peuvent être codés via des formats adéquats pour permettre leur gestion et transformation automatisée. Du montage virtuel dans le cinéma et l’audiovisuel au code numérique des sons, le numérique s’est emparé du monde des contenus, à savoir des objets physiques dont la forme véhicule un sens culturel ou conventionnel en attente d’interprétation. Ce qu’on appelle désormais le numérique correspond à cette informatique des contenus, c’est-à-dire le calcul appliqué à toute réalité dès lors qu’elle est codée, au-delà des nombres et des caractères.


Encadré 1 : Le numérique comme informatique des contenus

Le numérique se présente donc comme un environnement, un ensemble de médiations dans lequel nous évoluons et qui nous met en relation avec ce qui nous entoure. Les outils numériques sont devenus des médiations obligées dans notre relation à la matière (les outils de production, de la commande numérique aux imprimantes 3D), à la culture (les outils d’écriture au sens large), au monde social (les réseaux sociaux, la messagerie électronique, l’administration électronique, etc.) et enfin avec nous-mêmes, de nombreuses applications étant désormais disponibles pour gérer son rapport à soi, tant moral et spirituel (application de méditation par exemple) que physique (par exemple les données de santé dans son suivi sportif et physiologique). Le numérique est donc à la fois ce qui est autour de nous, entre nous, en nous. Médiation du social, exo-somatisation du corps, instrumentation du monde matériel, le numérique a envahi la plupart sinon tous les domaines où les êtres humains évoluent. 

L’enjeu de l’environnement numérique réside dans notre capacité à en faire notre milieu, c’est-à-dire de vivre avec. Si l’environnement peut être compris comme ce qui offre à chacun des instruments pour vivre, penser et interagir avec ses semblables, il appartient à chacun de tirer parti de ces instruments, ou de certains d’entre eux, pour se construire un milieu au sein duquel il sera justement possible vivre, penser et faire société. En ce sens, l’environnement est ce qui nous est donné, le milieu est ce que nous construisons et qui, en retour, contribue à configurer notre être et nos activités. Cette co-construction nous permet de donner du sens au monde, de donner des valeurs à nos actions, ce qui nous permet de nous développer d’un point de vue vital, social et culturel.

L’environnement numérique consiste en une vaste gamme d’instruments nouveaux qui viennent se surajouter à des instruments de vie dont nous disposions déjà. Cela étant dit, le numérique ne se superpose pas seulement à des environnements existants : il les transforme en profondeur. Ainsi, l’instrument « livre sur un support papier » n’a sans doute pas disparu au seul profit des instruments « écrans », toutefois le monde de l’édition s’est massivement converti au numérique : le livre est devenu un produit de l’industrie numérique. Ainsi, l’environnement numérique s’intègre-t-il à d’autres environnements qui s’en retrouvent reconfigurés et à travers lesquels les êtres humains doivent donc faire évoluer leur manière d’en faire des milieux de développement. 

A cela s’ajoute le fait que le numérique introduit d’emblée un principe de divergence et de multiplicité, et en même temps une cohérence systémique par les principes calculatoires et manipulatoires qu’il mobilise. Divergence, car chacun, chaque groupe, construit son propre milieu, sa propre manière de voir le monde à travers l’environnement qu’il mobilise. Les milieux sont divers et pluriels car propres aux contraintes du vivant qui doit évoluer avec son milieu. Mais le numérique est aussi ce qui reconfigure les environnements et introduit des constantes, des invariances, des rémanences dans les différents milieux qui se retrouvent influencés par les techniques numériques : la culture du nombre, l’influence de la codification, le fait de réduire le réel au codage et au manipulable. 

En d’autres termes, le numérique se décline en autant de milieux et donc en autant de pratiques et de modes d’être qu’il contribue à façonner. Rendre le numérique intelligible, c’est par conséquent en proposer une analyse contextuelle, nécessairement plurielle. Toutefois, rendre le numérique intelligible, c’est aussi entreprendre de l’examiner au regard de ces constantes, invariances et rémanences – c’est-à-dire au-delà de la pluralité de ses déclinaisons. En effet, comprendre ce que fait le numérique dans un domaine ne permet pas d’emblée de comprendre ce qu’est le numérique et ce qui le caractérise. C’est en somme un enjeu épistémique que de déterminer ce qu’est le numérique au-delà de ce qu’il fait via ses diverses déclinaisons, dans les innombrables milieux où il déploie ses effets. Comment surmonter la diversité et l’hétérogénéité des manifestations du numérique, pour dégager les caractéristiques de ce dont le numérique est le nom ? 

Le caractère diffus et multiple du numérique interroge également sur la portée du paradigme calculatoire, c’est-à-dire du contrôle ou de la gouvernance par les nombres, qu’il contribue à étendre. Si le principe technique du calcul sur lequel repose le numérique comme informatique des contenus est bien la codification et la manipulation, le numérique aura pour tendance d’objectiver via le code les pratiques qui le mobilisent. Autrement dit, nolens volens, les régulations trouveront dans la quantification leur outil et leur méthode. L’enjeu n’est dès lors plus seulement épistémique, mais prend une dimension politique au sens où la question relève non de la compréhension conceptuelle mais de la délibération, décision et régulation collectives.  


Le numérique est devenu cette réalité que l’on rencontre dans la plupart de nos pratiques et usages dans la mesure où il renvoie à une informatique des contenus, c’est-à-dire à la manipulation automatisée de toute inscription matérielle dès lors qu’on en réalise un codage approprié. Mais si le numérique est le règne du code pour permettre la manipulation de ce qui est codé, il entraîne également dans beaucoup de cas une objectivation par le nombre et une quantification de ce qui est codé puisque le nombre est l’interprétation privilégiée du code numérique. 

En effet, pour qu’il y ait calcul et manipulation formelle, il suffit qu’il y ait des symboles distinguables, discrets (étymologiquement, séparés) pour qu’il soit possible de s’en saisir et de les déplacer dans un espace de calcul (la feuille de papier, le boulier, l’espace-mémoire de nos ordinateurs, etc.). Pour donner un sens à ce qui ainsi déplacé et manipulé, on peut comprendre ces déplacements et manipulations comme un calcul sur des nombres : binaires quand on a affaire à deux symboles numériques distincts (le 0 et le 1), puis tout type de codage numérique puisqu’il suffit alors de changer de base (de la base 2 à celle qu’on voudra). Autrement dit, dès l’instant que l’on sait coder, on peut ensuite compter pour obtenir le résultat souhaité.

Il en résulte que l’on peut soumettre la réalité codée à tout régime de quantification qui permettra de la décrire, prédire et contrôler. Le numérique porte en soi le principe d’une gouvernance par les nombres, que les usages et pratiques actualisent plus ou moins. Les statistiques, qui rassemblent les disciplines décrivant le fonctionnement de l’État par les données chiffrées rendant compte de son activité, sont l’illustration paradigmatique du calcul faisant nombre et suscitant la quantification. Mais de manière étendue, toute pratique numérisée se retrouve soumise implicitement au même régime de description quantifiée ; désormais les statistiques ne concernent plus seulement le fonctionnement de l’État mais toute pratique que l’on convertit en nombre et soumet ainsi au calcul. Il en résulte que, que ce soit de manière intentionnelle où l’on applique une statistique à une pratique, ou de manière dérivée par l’intermédiaire de sa numérisation, toute pratique donne l’illusion de sa réduction à une réalité nombrée et de ce fait à un contrôle calculé (Desrosières, 1993; Porter, 2017; Rey, 2016; Supiot, 2015).

 
Encadré 2 : Numérique et gouvernance par les nombres

Le numérique, l’essence et ses sens

Un principe scientifique et technique

Une des raisons de l’universalité du numérique, qui permet de rencontrer la mobilisation d’outils numériques dans tous les domaines, tient à la nature calculatoire de ce dernier, où la réalité abordée est réduite à des symboles sans signification pour être soumise à des manipulations aveugles. Le calcul est en effet le principe technique dont l’automatisation informatique, sur laquelle repose le numérique comme informatique des contenus, est la mise en œuvre.

La réduction au principe du calcul consiste en un codage arbitraire, qui n’est ni motivé ni contraint par la réalité codée. Le codage obtenu est donc considéré comme un en-soi qu’il est loisible de manipuler de ce fait de manière totalement arbitraire également, puisque l’on n’est pas retenu par le réel codé ni tenu à ce dernier. Cela a été souvent souligné, le numérique est un medium qui, par le codage arbitraire, permet d’accueillir tous les médias et toutes les sortes de contenus que l’on peut envisager. Dès l’instant que l’on sait coder, on sait manipuler, donc calculer et finalement numériser.

Techniquement, le codage est binaire, mais en principe il suffit qu’il articule un ensemble fini ou dénombrable de symboles formels, qui ne se distinguent que par leur type syntaxique indépendamment de toute considération sémantique ou matérielle concernant ces symboles. Peu importe qu’ils soient électroniques, optiques ou autres, la seule chose qui est demandée à ces symboles est d’être distinguables et reconnaissables. Bref, on sait quand on a affaire à un 0, ou à un 1, la seule chose en laquelle consiste le 0 étant le fait d’être distinct du 1. Cela signifie d’ailleurs que, de ce fait, l'appellation 0 ou 1 de ces symboles formels est fortuite, et pourrait être tout autre. En particulier, ce ne sont pas les 0 et 1 que l’on manipule en arithmétique, ce ne sont pas des nombres : en revanche, les 0 et les 1 du numérique permettent de coder les nombres arithmétiques, dont le 0 et le 1. Et ce codage est binaire puisque l’on ne retient que deux symboles formels en tout et pour tout pour coder tout ce qu’il y a à coder, et on le comprend grâce au calcul binaire qui en est une interprétation.

Compris depuis son principe technique calculatoire, le numérique se retrouve indifférent tant à l’interprétation qu’on pourra en faire qu’à la matérialisation qu’on pourra en effectuer. En effet, les outils numériques sont indépendants de la manière matérielle de les réaliser - l’implémentation, indépendants du sens qu’on leur donne - l’interprétation (cf. l’encadré sur la double coupure du numérique).

Les systèmes numériques se caractérise par la propriété de double coupure (Bachimont, 2010, 2017), une coupure sémantique et une coupure matérielle. La coupure sémantique correspond au fait que les entités manipulées par le système numérique n’ont aucun sens a priori dont dépend leur manipulation ; seules comptent leur distinguabilité d’une part et leur disposition d’autre part dans un espace d’inscription ou de notation. C’est ainsi qu’un même fichier binaire, composé de deux types d’entités donc, le 0 et le 1, les entités étant disposés dans le fichier selon un ordre donné, peut être lu indifféremment par différents outils : un lecteur vidéo donnera quelque chose à voir, un lecteur audio à entendre. Certes, le résultat visuel ou sonore peut être improbable, mais il sera au plus inouï, mais pas inaudible. 

La coupure matérielle correspond au fait que la contrepartie matérielle et physique des entités manipulée est neutre à leur nature calculatoire : la nature algorithmique d’un calcul ne dépend pas de la matière dont ces unités de calcul sont faites, à l’instar des règles du jeu d’échec qui ne dépendent pas de la matérialité des pièces. 

Le calcul est donc une réalité isolée, indifférente à la matière et au sens. Cette double coupure permet d’en faire un objet de considération autonome et indépendante : on peut s’intéresser aux lois du calcul, vouloir déterminer ce qu’un calcul implique en termes de complexité (succession des étapes de calcul : complexité temporelle, ou taille de l’espace de disposition : complexité spatiale) ou vouloir déterminer des structures de manipulation, i.e. des structures de programmation. Néanmoins, même pour n’étudier que lui, il faut parfois sortir du splendide isolement du calcul, et donner une interprétation à ses symboles élémentaires, par exemple le 0 et le 1. Le calcul binaire permet ainsi de décrire une manipulation portant sur ces deux types d’entité, et les manipulations binaires peuvent alors représenter des nombres inférés. Mais dès lors que ce type d’interprétation est possible, on se heurte d’emblée à des ruptures ou différences entre le manipulé et l’interprété : l’interprétation du code par des nombres qui eux-mêmes donnent lieu à du code, engendre de l’indécidabilité, à savoir du non manipulable comme le rappellent les théorèmes de limitation de Gödel et de Turing.  


Les systèmes numériques se caractérise par la propriété de double coupure (Bachimont, 2010, 2017), une coupure sémantique et une coupure matérielle. La coupure sémantique correspond au fait que les entités manipulées par le système numérique n’ont aucun sens a priori dont dépend leur manipulation ; seules comptent leur distinguabilité d’une part et leur disposition d’autre part dans un espace d’inscription ou de notation. C’est ainsi qu’un même fichier binaire, composé de deux types d’entités donc, le 0 et le 1, les entités étant disposés dans le fichier selon un ordre donné, peut être lu indifféremment par différents outils : un lecteur vidéo donnera quelque chose à voir, un lecteur audio à entendre. Certes, le résultat visuel ou sonore peut être improbable, mais il sera au plus inouï, mais pas inaudible. 

La coupure matérielle correspond au fait que la contrepartie matérielle et physique des entités manipulée est neutre à leur nature calculatoire : la nature algorithmique d’un calcul ne dépend pas de la matière dont ces unités de calcul sont faites, à l’instar des règles du jeu d’échec qui ne dépendent pas de la matérialité des pièces. 

Le calcul est donc une réalité isolée, indifférente à la matière et au sens. Cette double coupure permet d’en faire un objet de considération autonome et indépendante : on peut s’intéresser aux lois du calcul, vouloir déterminer ce qu’un calcul implique en termes de complexité (succession des étapes de calcul : complexité temporelle, ou taille de l’espace de disposition : complexité spatiale) ou vouloir déterminer des structures de manipulation, i.e. des structures de programmation. Néanmoins, même pour n’étudier que lui, il faut parfois sortir du splendide isolement du calcul, et donner une interprétation à ses symboles élémentaires, par exemple le 0 et le 1. Le calcul binaire permet ainsi de décrire une manipulation portant sur ces deux types d’entité, et les manipulations binaires peuvent alors représenter des nombres inférés. Mais dès lors que ce type d’interprétation est possible, on se heurte d’emblée à des ruptures ou différences entre le manipulé et l’interprété : l’interprétation du code par des nombres qui eux-mêmes donnent lieu à du code, engendre de l’indécidabilité, à savoir du non manipulable comme le rappellent les théorèmes de limitation de Gödel et de Turing. 

 
Encadré 3 : La double coupure du numérique

C’est en ce sens que le numérique est le support virtuel par excellence car, de manière paradoxale, il n’est lié à aucun support matériel particulier : il est virtuel au sens où il est indépendant du support. Le virtuel dans le contexte numérique n’est pas le virtuel dans le sens habituel du terme : s’il est virtuel, le numérique existe bien pour autant matériellement. S’il a obligatoirement une contrepartie matérielle, il n’est cependant pas lié à la nature matérielle du support qui lui prête son effectivité. Le virtuel du numérique ne s’oppose donc pas à l’actuel ni au potentiel, comme ce terme peut se comprendre dans d’autres domaines, mais propose plutôt un certain rapport à l’actuel, comme en étant son abstraction calculatoire, c’est-à-dire dire ici sa réduction à la manipulabilité qu’il permet. Cela permet de comprendre pourquoi le numérique est si difficile à voir ou à appréhender, car rien n’est littéralement numérique, ce dernier n’étant qu’une abstraction, une virtualité, mais tout peut être numérisé dès lors qu’il se prête à la manipulation. On peut considérer d’ailleurs que toute pratique manipulatoire peut tenir lieu d’une « pré-numérisation », puisqu’elle consiste en une suite d’étapes ou d’instruction, chaque instruction consistant à se saisir d’objet pour les déplacer ou les transformer, en attendant sa formalisation comme telle et sa mise en œuvre via un codage et des règles algorithmiques de manipulation. 

Le codage étant donc cette réduction à des symboles formels distinguables (par leur forme, et rien de plus), il est alors possible de les manipuler, à savoir de les disposer dans un espace pour ensuite les y déplacer. En cela, comme divers auteurs l’ont souligné, le numérique s’inscrit dans une filiation avec l’écriture, cette dernière pouvant être comprise comme l’inscription et la manipulation de symboles dans un espace inscriptible. C’est ce que nous avons appelé calcul, et ce dernier peut être compris comme une écriture dégénérée (au sens mathématique du terme) où les symboles ne sont plus considérés que pour leur forme inscrite indépendamment de toute lecture et interprétation. Une écriture sans scripteur ni lecteur, mais seulement avec de l’inscription et de la manipulation, ou plutôt, pour être plus exact et ne pas sous-entendre une quelconque intention sous-jacente, du discret et du manipulé. 

Caractériser ainsi le code et le calcul introduit nécessairement une tension et une rupture avec d’une part la réalité codée et d’autre part avec les codeurs, celles et ceux qui établissent l’arbitraire permettant la correspondance entre le code et ce qu’il code, le codé comme ce qui est codé et ce qui est à coder. En effet, quand nous avons établi la convention de codage, nous avons écrit des règles de manipulation, nous avons inscrit une intention (la visée d’un résultat) et une intentionnalité (la représentation d’une réalité). Mais nous avons aussi constitué un artefact matériel qui, comme tel, possède ses propres légalités et comportements : il ne se réduit pas à l’intention qui l’a créé ni à l’intentionnalité qui permet de l’interpréter. C’est une altérité dont le comportement est à chaque fois une révélation, une confirmation ou une déception. Mais jamais la simple répétition de notre intention. 

S’il est commode voire indispensable de rapporter ce que fait une machine calculante à l’intention qui l’a programmée et à la réalité qu’il prétend représenter, il n’y a aucune intention (volonté ou intention des programmeurs) dans le comportement de la machine, et pas davantage d’intentionnalité (représentation d’un réel extérieur) mais seulement un fonctionnement, c’est-à-dire une manipulation. 

C'est justement cette indifférence du fonctionnement à l'intention qui l'a produit qui est responsable à la fois de l'universalité du numérique et de la multiplicité de ses appropriations et déclinaisons dans la mise en œuvre de la numérisation des pratiques et contenus. En effet, toute pratique qui peut se représenter sous la forme d’une manipulation d’entités discrètes devient candidate à la numérisation et au calcul. En retour, les conventions de codage étant arbitraires, les effets de cette numérisation sont toujours contingents aux choix effectués dans ces conventions : un flux binaire sera lu comme une vidéo selon la convention de codage appropriée, mais pourrait aussi être lu comme un texte ou un son si on adopte une autre convention. Même si le résultat peut être improbable, on verra, lira ou entendra quelque chose. L’indifférence de la manipulation et du flux binaire permet de les négocier en autant de réalités distinctes et particulières selon la convention de codage / décodage adoptée. En outre, ces conventions et leurs modalités de mise en œuvre évoluent avec les pratiques qu’elles contribuent à  reconfigurer, par exemple, on fera évoluer les codec vidéos selon les besoins des applications métiers qu’elles rendent possibles dans ce secteur (cf. encadré sur les trois niveaux du numérique). 


Tout système numérique peut être considéré selon plusieurs niveaux d’interprétation. Si, prima facie, un système numérique repose en son principe sur de la manipulation calculatoire, cette dernière ne peut être comprise par nous, ses concepteurs ou utilisateurs, que via les interprétations qu’on en fait. Or, on peut distinguer trois niveaux privilégiés d’interprétation : le code, le format, l’application (Bachimont, 2017).

Au niveau du code, on représente la manipulation selon sa nature mathématique et algorithmique. L’enjeu est de comprendre le comportement des programmes et cerner les possibilités du calcul et de la formalisation. Ce sera le domaine de la logique mathématique, des langages de programmation, de l’algorithmique.

Au niveau des formats, on s’intéresse à des régions du réel que l’on veut pouvoir manipuler par le calcul. Aussi est-il nécessaire d’établir des règles de correspondance, des règles de codage pour rapporter telle réalité à telle représentation codée. Ainsi le monde du texte repose-t-il sur ces formats comme Unicode (naguère ASCII, Iso-Latin1, etc.), le monde des images sur des formats comme TIFF, PNG, etc., de même pour la vidéo (MPEG), la réalité virtuelle, etc.

Enfin, au niveau des applications, on s’intéresse à des pratiques que l’on veut instrumenter ou rendre possibles via le calcul : ce sera la description formalisée de logiques métiers ou pragmatiques qu’il faudra élaborer pour en permettre la manipulation calculatoire. 

Ces trois niveaux reposent sur des complexités différentes complémentaires : le code renvoie à la complexité analytique de la formalisation logique et mathématique, le format à la complexité synthétique de l’ingénierie et des systèmes et les applications à la complexité herméneutique des usages et des métiers. 

 
Encadré 4 : Les trois niveaux du numérique

Assumer le numérique

Le calcul est indifférent à ce sur quoi il s’appuie, il ne consiste qu’en manipulation d’entités discrètes. C’est le principe technique à l’œuvre dans le numérique. Mais ce dernier renvoie à des systèmes insérés dans des pratiques et des usages qui ne s’en tiennent pas à cette indifférence, mais la négocie pour lui donner un sens et une valeur dans le domaine considéré. L’indifférence du calcul implique que le numérique repose sur une logique d’engagement et de décision qu’il faut donc assumer : l’indifférence du calcul implique que sa mise en œuvre ne peut être indifférente et est au contraire pilotée par des intérêts pratiques du contexte d’utilisation. Si le calcul est « neutre », c’est-à-dire négociable dans tout contexte et toute situation, son utilisation ne l’est jamais. 


Le code numérique est indifférent à la matière physique qui l’implémente et aux conventions sémantiques qui l’interprètent. Mais dès lors qu’on veut s’en servir, il faut faire des choix, et traduire nos intentions pratiques en décisions techniques tant sur la conception de la machine physique exécutant les programmes que sur les formats et applications instrumentant des types de contenus et les pratiques associés. 

Ainsi, au-delà de l’indifférence du code, les décisions prises déterminent des possibles et en interdisent d’autres. Cela se traduit par trois règles empiriques que l’usage des systèmes numériques nous enseigne :

  • Tout ce qui n’est pas représenté n’existe pas ;
  • Tout ce qui n’est pas prévu est une erreur ;
  • Tout ce qui est programmé peut être détourné.

En prenant des décisions sur ce qui est représenté dans le code, on définit une ontologie du domaine, à la fois sur les objets et sur les actions qui les affectent. Ainsi, si un codage typographique omet un caractère, ce dernier n’existe pas dans le système et rien ne permettra de le faire advenir. De même, si une opération n’est pas prévue, elle sera impossible. 

Le système programmé repose sur une logique de conception, celle qui a présidé à la formalisation des pratiques et les conventions de codage. Or, les actions qui n’entrent pas dans la logique retenue n’existent pas, et vouloir les mener constitue une erreur pour le système. Dans sa confrontation aux pratiques, le génie logiciel repose sur le principe que le réel doit se conformer au système dès que ce dernier est mis en œuvre, ce qui a souvent pour effet d’agacer les utilisateurs. 

En revanche, ces derniers peuvent toujours détourner les possibles prévus en renégociant leur sens et leur agencement. Ainsi remarque-t-on un jeu subtil entre ce qui est impossible, prévu, interdit et inventé. Mais le détournement s’inscrit dans les possibles du système, et ne peut revenir sur les impossibilités ontologiques décrétées par la conception.


 
Encadré 5 : De l’indifférence du calcul aux biais du numérique

Cette responsabilité induite par le numérique réintroduit une tension entre le principe du numérique et ses manifestations : car il n’est possible de négocier le sens et l’engagement liés à l’usage du numérique que dans ses domaines d’utilisation, dans les contextes effectifs de sa mobilisation. Comprendre le numérique pour lui-même implique qu’on ne peut pas en rester seulement aux principes qui le constituent mais qu’il faut également considérer les conditions de ses usages en contexte, tant dans la conception de la numérisation des objets et pratiques du domaine que dans l’appropriation, par les usagers concernés, des résultats et effets produits. 

C’est pourquoi il est nécessaire de rechercher un horizon commun entre la compréhension des principes du numérique et les raisons engendrées par ses manifestations, et les milieux numériques créés pour satisfaire des pratiques et des usages humains. C’est ce que nous appelons l’intelligibilité : comment parvenir à comprendre la coopération et l’intrication de ce qu’est le numérique avec ce qu’il fait, ce qu’on en fait, ce qu’on veut qu’il fasse ou ne fasse pas, sans négliger ce que sa mobilisation implique sur les réalités numérisées et manipulées. 

L’intelligibilité est un horizon scientifique, culturel et social commun dans la mesure où doivent s’y rejoindre et converger les différentes dynamiques observées tant dans la compréhension et dans l’analyse des principes du numérique que celles présentes dans ses différentes aires de représentation et d’usage. 

Le non-sens du numérique : ce qu’il n’est pas

Le numérique est donc en tension entre sa dimension calculatoire qui n’est possible par principe que par expulsion du sens, et son utilisation qui n’est pertinente que par imposition d’un sens découlant de son usage et des pratiques gouvernant sa mobilisation. Comment penser une telle articulation entre le sens des pratiques et le non-sens algorithmique ? 

Une manière de reformuler cette tension est de comprendre que l’indifférence à la fois sémantique et matérielle du code rend l’artefact numérique indépendant de tout contexte, mais que chaque usage revient à une (re)contextualisation de ce code. La recontextualisation opère via les trois niveaux d’interprétation que nous avons distingués : le code, le format et l’application. Mais la difficulté est que, même si la conception d’un code de programmation, d’un format de codage et d’une application métier s’effectue en vue d’un contexte donné, le résultat produit est un système numérique qui se comporte selon ses règles et les données qu’on lui fournit et non en fonction du contexte de son utilisation effective. La conception est contextuelle, elle ne peut pas le considérer comme un contexte mais seulement comme une donnée ou un paramètre, c’est-à-dire un élément non contextuel de son modèle de fonctionnement. La machine calcule car « on » a formalisé le contexte de fonctionnement dans un modèle calculable. La machine calcule mais ce « on » lui demeure extérieur. La formalisation est en effet elle-même un processus non calculable : c’est le résultat d’un travail de décontextualisation permettant d’abstraire des représentations formelles qui seront non contextuelles, et qui sont supposées valoir indifféremment pour tous les contextes similaires, dans le déni de ce que chaque contexte peut avoir de tout à fait spécifique. La machine ne peut pas calculer parce qu’elle n’a pas de contexte, elle ne fait que fonctionner. Cette absence de contextualité est la principale différence entre l’humain rationnel et la machine calculante.


Pour reprendre les notions que nous avons évoquées plus haut, la machine a certes un milieu associé au sens où elle a des conditions de fonctionnement, des attendus sur son environnement pour pouvoir fonctionner, mais elle ne construit pas son milieu comme le fait un organisme vivant ou connaissant à partir de son environnement. La machine a un milieu associé, il est présent ou il ne l’est pas, mais elle ne peut pallier son absence. 

En revanche, le vivant se caractérise par le fait d’être situé et d’évoluer en fonction des dispositions ou contraintes contextuelles découlant de cette situation : l’ici du comportement du vivant découle du là-bas de sa perception et de ses interactions. Autrement dit, le vivant est ce qui est au centre de son action, centre défini par son “ici” au milieu d’un entour qui constitue son proximal et son distal, le proche et le lointain, son actuel et son potentiel. Or, il n’y a rien de tel dans le numérique du fait de la clôture situationnelle qu’est le calcul : ce dernier ne prend en compte que ce qui est présent, donné, directement manipulable. Il n’y a pas d’entour, pas de là-bas, mais seulement des données qu’on peut éventuellement enrichir par d’autres données qui seraient les paramètres des premières. Dans le vivant, tout n’est pas donné : l’entour constitue un horizon à partir duquel des choses pourraient être données, mais qui le ne sont pas encore. En mobilisant un registre sémantique, l’entour est un contexte qui précisément n’est pas un texte. La machine, le code n’ont pas de contexte, pas d’entour, pas de situation qu’ils sauraient prendre en compte : ils ne disposent et manipulent que le code qui leur est donné, que les données qui sont codées. Mais bien évidemment, l’utilisation effective de la machine se fait toujours dans un contexte donnée, que l’humain peut prendre en compte, contrairement à la machine qu’il utilise dans ce contexte. 

De même, on peut considérer le cognitif, le fait d’avoir des connaissances et de les mobiliser, comme le fait d’être non seulement le centre de son action en tant qu’être vivant, mais également comme la possibilité de rendre raison de son action en termes de connaissances et de la rendre intelligible pour autrui. Être une entité cognitive est le fait d’agir du fait de ses connaissances, tandis que le vivant agit du fait de sa situation. L’être humain en tant qu’il est rationnel est sagace, sait ajuster son action et ses raisons en fonction de ses congénères avec lesquels il délibère, est en interaction ou en conflit, et en fonction de la situation dans laquelle il se trouve. La machine n'est pas sagace, car elle calcule.

Cependant, la machine calcule car on a formalisé le contexte de fonctionnement dans un modèle calculable. Cette formalisation est elle-même un processus non calculable : c’est une décontextualisation permettant d’abstraire des représentations formelles qui seront non contextuelles, et s’appliquant indifféremment à tous les contextes, y compris ceux qui ne sont pas prévus ou pertinents. La machine ne peut pas calculer qu’elle n’est pas dans son contexte de fonctionnement, elle ne peut que fonctionner ou dysfonctionner, mais pas s’adapter.

 
Encadré 6 : le vivant et le rationnel dans leur différence au calcul

Par conséquent l’articulation entre une matière et un sens, une manipulation et un environnement signifiant, apparaît comme le grand défi du numérique. Cette articulation ne peut pas s’aborder dans le cas du numérique comme une déclinaison de ce qu’ont réussi le vivant et le connaissant. La question du sens que l’on peut donner au numérique reste à cet égard entière. 

Donner du sens : l’intelligibilité comme paradigme

Le problème du sens posé par le numérique n’a, en soi, rien de nouveau. Tout geste technique et théorique pose un problème de nature semblable : on met en place un système, de concepts ou d’outils, de gestes ou de paroles, lesquels, pour opérer, idéalisent leur environnement pour y reconnaître leurs conditions de fonctionnement. Une telle idéalisation est donc la décontextualisation que nous évoquions. Et, la mise en œuvre des systèmes techniques et conceptuels pose de la même manière la question de leur pertinence dans le contexte de leur utilisation et des modalités permettant d’adapter leur application à un tel contexte.

Si le numérique fait rupture, ce n’est pas tant par sa nouveauté, mais par sa radicalité. Car tout système technique ou conceptuel conserve dans sa structure des traces des situations ou contextes qui ont permis de l’abstraire ou le concevoir. La systématicité ainsi construite est un résultat, une trace et non une construction ex nihilo. Le numérique, en reposant sur le calcul, modifie cette relation. En établissant un système d’unités formelles non sémantiques et manipulables seulement selon leur syntaxe, le calcul rompt tout lien avec sa genèse. S’il y a bien une origine et une motivation pour un système de calcul, son fonctionnement n’en contient aucune trace qui permettrait de s’en souvenir ou de contraindre son fonctionnement. Cette radicalité, comme on l’a dit, est à la base de ce qui fait l’universalité du numérique (on peut tout numériser) et l’universalité des problèmes qu’il suscite (le numérique produit littéralement n’importe quoi – il est asémantique – même s’il ne le fait pas n’importe comment – il suit des algorithmes). L’intelligibilité du numérique comme enjeu est donc la capacité de surmonter la rupture interprétative introduite par le calcul entre l’origine des codes et la destination des résultats.

Cette radicalité provient du principe calculatoire sur lequel repose le numérique. En revanche, le numérique n’est pas que calcul : numériser un contenu, une pratique, une procédure, un processus ou une transaction, implique de modéliser et de faire des choix de conception : ce sont les niveaux des formats et des applications que nous avons évoqués. On retrouve à ces deux niveaux une historicité et une traçabilité des choix dans les dispositifs élaborés : ils reflètent des intentions, rencontrent des pratiques, suscitent des détournements ou des ajustements, des appropriations ou des rejets.

Donner du sens au numérique, donner du sens à ce que nous faisons avec le numérique, revient donc à surmonter l’amnésie qu’implique la modélisation et l’indifférence à l’avenir qu’est la manipulation. D’une certaine manière, le calcul introduit un présentisme intemporel, une contemporanéité des données et des résultats qui ne sont séparés que par l’exécution nécessaire de l’algorithme, indifférent à la nature sémantique des données. 

L’intelligibilité du numérique consiste dans le fait de dépasser ce présentisme, de donner une profondeur historique motivant le calcul et d’indiquer une ouverture sur l’avenir permettant son utilisation pertinente. Posée en ces termes, l’intelligibilité du numérique revient à une critique du jugement quand ce dernier est instrumenté par le calcul formel et la numérisation des objets et des pratiques. S’il s’agit de comprendre ce que les systèmes numériques ont à nous dire sur notre situation du moment, il faut dépasser le présentisme clos des données et du calcul, et rétablir le lien entre le passé et l’avenir, la rétention du premier et l’intention vers le second, les objets de mémoire et les raisons d’agir. Ce lien, désormais, est à penser dans son instrumentation numérique et calculatoire.

L’intelligibilité : entre objets de souvenir et raisons d’agir

L’intelligibilité du numérique repose ainsi sur une critique du jugement, consistant dans l’examen de ce qui nous dispose à agir selon des raisons. Agir, c’est décider d’une réponse par rapport à notre appréhension du réel et ce que nous voulons en faire. Agir, c’est d’abord réagir, pour ensuite agir en fonction d’une raison qui suspend la réaction immédiate, primaire ou instinctive pour introduire une médiation réflexive. Une telle réflexivité instaure différentes qualifications du réel rencontré, selon le statut qu’on lui reconnaît et la connaissance ou familiarité qu’on en a.

Ces qualifications peuvent se systématiser en cinq objets : 

  • Le singulier : ce que l’on rencontre est un événement, une rupture par rapport à ce qui existait avant, et est proprement incomparable à tout ce qui l’entoure et ce que nous connaissons. Le singulier est un absolu, il impose à nous sa singularité. Répondre à ce singulier force à innover, à l’intégrer dans notre réalité alors qu’il la déborde. 
  • Le récurrent : ce que l’on rencontre a déjà eu lieu ; contrairement au singulier, le récurrent passe quasiment inaperçu, il ne fait pas événement mais conditionnement, il est à la source de nos habitudes.
  • Le typique : le réel se manifeste à travers un objet ou une situation qui incarne selon nous un comportement à adopter. Le typique renvoie au lieu commun : quand on rencontre tel ou tel objet, on ne se pose pas de question, on agit de telle ou telle manière.
  • Le particulier : le réel se manifeste comme le spécifique d’une règle ou catégorie générale. La réponse adoptée est celle qui est commandée par la catégorie qui le subsume.
  • Enfin, l’instance est le réel correspondant à un type formel, ce qui se laisse enrôler dans un axiome ou une règle calculatoire ou logique. C’est le niveau des définitions implicites de Hilbert : on ne sait pas ce qu’est un ensemble, c’est ce qui se comporte comme les axiomes de Zermelo – Fraenkel avec l’axiome du choix (ZFC) ; de même on ne sait pas ce qu’est un nombre entier, mais c’est ce qui se comporte selon les axiomes de Peano. Dans cette optique, traiter ce qui arrive comme un instance revient à lui appliquer les règles ou axiomes régissant son comportement.

Ces différents niveaux suscitent chacun des rapports au passé ainsi que des raisons d’agir particuliers. On peut préciser :

  • Le singulier, dans son caractère absolu, s’impose comme un arbitraire, un immotivé qu’il faut donc instituer dans notre mémoire du passé. Cette mémoire de l’arbitraire sera une synthèse de l’hétérogène, de ce qui fait rupture avec le reste. Rendre compte du singulier, c’est en faire le récit, et le poser comme tel à l’instar du « il était une fois ». De même, raconter le passé permet d’en faire une source d’inspiration pour la suite : c’est une mémoire de l’expérience singulière permettant d’éclairer la singularité des situations futures. Le singulier renvoie donc à la sagacité (phronésis), l’expérience madrée de celui ou celle qui a vécu, et qui sait reconnaître le singulier pour s’y adapter.
  • Le récurrent s’incorpore à nous et nous pilote. Le passé existe alors en nous comme une routine acquise, une habitude installée. L’avenir n’est donc pas abordé dans son incertitude ou improbabilité, mais comme la reconduction du passé. 
  • Le typique structure nos stéréotypes et lieux communs. C’est le passé que l’on reconduit non comme une logique d’agir par habitude, mais comme une pratique du jugement incomplet, où le futur est partiellement conçu pour être réduit aux cas typiques recensés. 
  • Le particulier conduit à plus d’élaboration réflexive : il est en effet catégorisé, qualifié pour qu’une règle puisse s’appliquer à lui. Ce qu’on retient du passé, c’est la catégorie, non le fait, car c’est cette dernière qui détermine la conduite à tenir. 
  • Enfin, l’instance renvoie à la formalisation : le passé n’est retenu que comme l’occurrence d’un axiome ou d’une règle formels. Le futur est alors déduit de ces règles comme résultat nécessaire.

En résumé, les tableaux synoptiques suivants synthétisent des remarques : 

Niveau de réalité

Rapport au passé

Opération rétentionnelle

Posture mémorielle

Singulier

On sélectionne un arbitraire

Narration 

On raconte le passé

Récurrent

On incorpore un comportement

Incorporation 

On reproduit le passé

Typique

On retient un stéréotype

Induction 

On répète le passé

Particulier

On retient du passé sa catégorie

Catégorisation 

On catégorise le passé

Instance

On retient du passé sa forme manipulable

Formalisation 

On formalise le passé

Niveaux de réalité et rapports au passé


De même, on peut synthétiser les raisons d’agir, c’est-à-dire le rapport à l’avenir par le tableau suivant :

Niveau de réalité

Raisons d’agir

Opération protentionnelle

Posture intentionnelle

Singulier

Expérience

Narration 

On ne connaît pas l’avenir : on l’aborde par l’expérience sagace.

Récurrent

Routine

Répétition

On ne prend pas en compte l’avenir : on fait comme d’habitude

Type

Consensus 

Délibération

On discute : l’avenir est sur ce sur quoi on s’est mis d’accord

Particulier

Règle

Argumentation

On réglemente : l’avenir doit être conforme

Instance

Preuve

Démonstration

On démontre : l’avenir est un résultat

Niveaux de réalité et rapports à l’avenir


De ces rapports au passé et à l’avenir on peut facilement déduire l’approche intellectuelle associée qui en sera le plus proche ainsi que les objets médiateurs que l’instrumentation numérique pourra reconfigurer :

Réel

Approche intellectuelle

Objet médiateur

Singulier

Histoire 

Récit 

Récurrent

Gestion

Routine et processus

Typique 

Politique 

Institution et Débat 

Particulier 

Droit

Code et jurisprudences

Instance

Sciences formelles

Données + Programmes 


A chaque fois, l’objet médiateur se décompose en un cadre et une adaptation à ce cadre : les routines, appliquées par défaut ou par des procédures explicites, des institutions mais des débats pour les faire fonctionner, des codes juridiques mais des jurisprudences pour les appliquer. Seul le récit n’a pas vraiment de cadre, on le réinvente à chaque fois pour rendre compte du singulier mémorisé et l’adapter au singulier à vivre, et l’instance puisque les données sont formelles et sans histoires et les programmes sont indifférents dans leur exécution à la réalité des données et de ce qu’elles représentent.

Intelligibilité et instrumentation numériques

Si nous avons pu déterminer différents modes de l’intelligibilité, comme cohérence déployée entre des raisons d’agir et des objets de souvenir, où le sens donné à ce que nous avons vécu détermine le sens de ce que nous voulons entreprendre, il reste à réintroduire le fait numérique comme rupture et suspens de cette cohérence, le moment calculatoire de ce dernier instaurant une amnésie du passé et une insouciance ou indifférence à l’avenir. 

Le fait numérique instaure avant tout un espace de co-manipulation des entités formelles constituant les données. Cet espace se réduit à un espace virtuel où ces entités sont positionnées et configurées pour être manipulées. Cela revient à la bande mémoire de la machine de Turing. Mais cette co-manipulation ouvre sur des interprétations formelles associées : la commensurabilité mathématique, ou la cohérence logique. Les données sont mesurées et confrontées ensemble, au-delà de leur simple manipulation, comme elles peuvent confrontées et soumises à l’inférence via des formalismes logiques. Mais au final elles sont aussi projetées sur des espaces de réalisation, via la visualisation sur des écrans ou via des effecteurs physiques divers. 

Ces différentes interprétations (commensurabilité, cohérence, réalisation) permettent de faire le lien entre les données issues d’une situation passée ou présente et des résultats valables pour une situation future ou présente. L’enjeu portant sur la pertinence de ces interprétations entre ces situations aura donc autant de déclinaisons qu’il y a de manière de considérer le rapport au réel instituant la donnée manipulée. 

Cependant, l’instrumentation numérique introduit un biais. En effet, au lieu de modalités distinctes (expérience singulière, routine, consensus, règle, preuve), l’instrumentation numérique, formalisée par principe, les réduit toutes à un seul type, en ne les considérant que comme une instance d’une méthode de résolution, c’est-à-dire en les réduisant à des preuves.  Alors que la situation peut se présenter comme un fait singulier, une récurrence, un type ou un particulier, elle est d’emblée rapportée à être l’instance de la méthode programmée dans le système numérique. L’intelligibilité du numérique consistera donc à proposer un schéma d’interprétation pour que la situation, qu’elle soit singularité, récurrence, type ou particularité, puisse retenir la mémoire de son origine, même si elle est réduite à une instance, pour la mobiliser selon une raison pertinente justifiant de se saisir du résultat. Nous illustrerons la démarche sur un cas particulier, celui du singulier abordé depuis le récit. 

Intelligibilité du numérique : le cas du récit

Le récit

Selon une interprétation désormais classique, le récit est une synthèse de l’hétérogène qui donne du sens à ce qui arrive comme ce qui nous arrive dans un temps humain, la seule cohérence attendue étant que les éléments du divers soient compatibles dans leur survenance dans une même succession temporelle. 

Mais le récit n’est pas n’importe quelle synthèse de l’hétérogène : elle est celle qui peut réussir quand toutes les autres tentatives de synthèse échouent. Depuis Kant, on sait bien que les concepts sont des synthèses, les concepts scientifiques conduisant à des synthèses objectivantes. D’une certaine manière, la plupart des outils conceptuels sont des synthèses, car ils rassemblent un divers qu’ils unifient. Mais le récit a cette force que n’importe quelle diversité peut être traduite par un récit qui rapporte cette diversité comme ce qui est arrivé, ce qui est survenu à différents actants, qui ont réagi, répondu, agi en fonction, introduisant ainsi une cohérence et un ordre dans le chaos du divers. 

Nous prendrons comme acception du récit une caractérisation volontairement minimale et élémentaire, comme la description d’actants, humains ou non humains, des actions qu’ils réalisent en tant qu’actants et dont ils sont les causes, et des conséquences impliquées par ces actions. Le récit est donc le déploiement temporel et causal des actions entreprises par des actants rendant compte d’une progression dans le temps. Ce déploiement permet d’expliquer et de comprendre le divers envisagé. Le récit croise à la fois un arrangement des actants dans des espaces physiques, sociaux, virtuels, etc., et un déroulement temporel des événements et actions. Si récit est aussi plastique et s’il peut s’approprier toute diversité, si rebelle soit-elle, c’est qu’il permet de jouer sur différents points de vue et orientations, et qu’il permet également de figurer différents niveaux à articuler : le flux de ce qui est arrivé, l’histoire qu’on en retient, la manière d’en rendre compte (narration). 


Le récit est une explication qui permet de comprendre : il déploie la diversité des événements survenus dans une cohérence temporelle et narrative (qui a fait quoi) pour produire l’unité d’une compréhension. Cette unité peut revêtir plusieurs formes : l’histoire comme simple description de la succession des événements, la révélation, qui rapporte l’explication et le pourquoi de l’agissement des actants du récit, l’argumentation qui mobilise des règles et des normes justifiant ces agissements, et enfin la démonstration qui rapporte la succession événements à des relations nécessaires, causales et/ou formelles.  On peut préciser. 

Expliquer consiste à déplier ce qui est caché ou implicite dans la cohérence supposée entre les éléments du divers. L’explication détaille, articule, configure le rôle des actants, les actions et leur conséquence jusqu’à ce qu’on s’estime suffisamment éclairé sur la progression des événements et leur survenance : on sait répondre à la question de pourquoi les choses sont ainsi plutôt qu’autrement, que ce soit via l’arbitraire d’un actant qui est la source et l’origine de son action ou via des relations formelles ou causales entre ces dernières. L’explication est donc relative à ce que l’on est prêt à retenir comme arbitraire de la décision ou survenance d’action et comme relations causales. L’explication dépend des personnes auxquelles elle s’adresse, comme elle dépend de ce qu’elle doit expliquer. Expliquer, c’est expliquer quelque chose à quelqu’un. Le récit d’un divers n’est pas unique, et implique une herméneutique infinie où l’explication ne cesse de se reformuler pour s’adapter aux questions qu’on lui posera. 

Mais ce déploiement ne fait sens que s'il permet d’être ressaisi dans l’unité d’une compréhension, littéralement un saisir ensemble qui rend raison de la diversité dans l’unité. Mais de quelle unité peut-il s'agir ? Prima facie, l’unité est temporelle, celle de la vie où ce divers s’insère. L’unité est celle de l’expérience en tant qu’elle se détache et se distingue du reste du flux vécu. Mais c’est aussi une unité plus formelle ou conceptuelle, c’est l’unité de ce qui est vécu, expérimenté, au-delà de la simple co-appartenance à une même séquence temporelle. C’est l’unité du concept, du sens qui est donné au déploiement expliqué par le récit. 

Quand l’unité devient une simple subsomption sous des concepts qui s’articulent entre eux par des liens logiques ou inférentiels, le récit devient une preuve ou une démonstration. Quand, au contraire, le récit se réduit uniquement à l’agir des actants sans qu’il soit possible d’admettre autre chose que l’arbitraire et la contingence de leur décision d’agir, on a affaire à une révélation. La démonstration est un récit sans actants, la cohérence formelle les rendant inutiles à partir de l’acceptation des prémisses. La révélation est un récit entièrement conditionné par les actants. Le paradigme de la démonstration est bien sûr celui de la démonstration mathématique, où le théorème repose sur des objets qui ne sont pas des actants mais qui valent par les axiomes et règles qu’ils vérifient et qui permettent d’établir des inférences. Le paradigme de la révélation est l’aboutissement de l’enquête policière où Hercule Poirot explique, enfin, ce que chacun a fait et a décidé. Seule la contingence de leur vouloir permet de rendre compte des indices et faits glanés au cours de l’enquête. 


 
Encadré 7 : Le récit entre expliquer et comprendre

Le récit est donc la manière de rendre intelligible une diversité qui non seulement sort de l’ordinaire mais qui en outre ne peut être restituée comme l’occurrence ou la particularisation de lois, règles ou arguments généraux. L’intelligibilité qu’il faut gagner est donc de pouvoir rendre compte d’un tel divers de l’expérience dans l’unité d’une compréhension fondée sur une explication narrative déployant, dépliant les relations causales ou formelles entre des actants responsables et initiateurs de leurs actes. 

Le récit des données

Donner du sens au numérique semble être à la fois une gageure insurmontable et une évidence triviale. En effet, tout système numérique étant conçu pour un usage, des situations, des utilisateurs et des pratiques, donner un sens à ce que fait le système consiste tout simplement à le rapporter à ces intentions d’une part, et ses utilisations d’autre part. Mais le numérique reposant sur le calcul, c’est-à-dire la manipulation aveugle de symboles anonymes, la correspondance et le sens donnés aux symboles et à leur manipulation ne reposent que sur une convention arbitraire, explicite et formelle. Or, cette convention étant arbitraire et formelle, il faut toujours se demander si elle reste pertinente dans le contexte d’usage effectif du système, car la logique du système ne sera celle de la situation que si cette dernière est une instance de la correspondance retenue lors de la formalisation. L’évidence du système risque donc d’être une évidence déçue ou un dysfonctionnement constaté. 

Si l’enjeu est donc de pouvoir juger de l’adéquation du système numérique dans le contexte effectif de son utilisation, dans la situation concrète de son usage, il faut cerner à la fois la singularité que le système doit retenir des situations qu’il a permis de formaliser, et la singularité des circonstances de son utilisation. Autrement dit, articuler l’histoire du système et l’herméneutique de son usage, au regard des pratiques mobilisées pour le construire.

L’histoire du système correspond par exemple à l’histoire des données qui ont permis de dégager les règles apprises statistiquement ou via des réseaux de neurones : origine, nature, contenu, représentativité des données. L’herméneutique de l’usage est par exemple le fait de réaliser que de nouvelles données ou cohortes de données sur lesquelles on applique les règles apprises ne correspondent pas à l’histoire des données de l’apprentissage. 

Nous avons fait l’hypothèse qu’il existe plusieurs registres permettant d’articuler intentions et réalisations, historicité et contextualisation : de la preuve au récit, il est loisible de mobiliser différents registres du sens selon la généricité que l’on peut reconnaître à la situation des données mobilisées et à celle de la situation où l’on veut mobiliser l’héritage du passé. 

L’hypothèse que nous avons émise est que seul le récit, par sa forme narrative, permet de rendre compte d’un passé singulier, c’est-à-dire qui ne peut se laisser rapporter à rien d’autre que lui-même. 

 

Ricœur (1985) définit le récit comme une synthèse de l’hétérogène, permettant de restituer le temps du monde comme temps humain. Ce qui nous intéresse ici est le fait que raconter un divers comme si cela correspondait à ce qui était vécu dans une succession d’événements permet de rendre compte de l’hétérogénéité de ce divers. Aussi improbable que puisse être la présence sur une table d’une poule et d’une machine à coudre, ou encore d’un parapluie, un récit peut toujours raconter l’histoire de leur rencontre. 

Revaz (2009) définit ainsi les propriétés communes à tous les récits :

  • Une représentation d’actions,
  • Un déroulement chronologique,
  • Un enchaînement causal,
  • Une transformation (renversement) entre l’état initial et l’état final,
  • Un développement inhabituel ou non prévisible de l’action.

Notre caractérisation du récit reprend ces propriétés, puisqu’il s’agit de restituer la logique d’événements permettant d’expliquer ou de rendre compte d’un résultat ou d’un jeu initial de donnée dans sa cohérence et prévisibilité.


Encadré 8 : Une caractérisation des récits

Mais comment ne pas buter sur la difficulté énoncée au début de ce paragraphe : comment ne pas être le jouet de l’évidence historique et herméneutique de nos données alors qu’elle est trahie par le jeu formel du calcul ? Comment éviter de voir dans les manipulations formelles effectuées par le système numérique un sens qu’elles peuvent certes recevoir, notamment du fait de nos attentes et de notre compréhension plus ou moins vague du contexte d’utilisation, mais qui n’est pas le sens qu’elles devraient posséder du fait de leurs histoire, de leur origine et des traitements effectués ? On sait par exemple, de manière triviale, qu’un fichier binaire quelconque peut être lu comme un son ou comme une vidéo. Mais seulement une des deux lectures sera pertinente par rapport à l’origine, si le contenu était effectivement un son ou une vidéo. Autrement dit, ce n’est pas parce que l’on peut interpréter, lire ou reconnaître un sens à un résultat calculé que ce dernier fait sens par rapport à l’origine. On est ici en face d’une double difficulté :

  • D’une part, n’importe quelle convention technique de lecture peut être appliquée à un donné binaire, on obtiendra toujours quelque chose : le fichier binaire peut ainsi être lu comme un son ou une vidéo ou ce que l’on voudra ;
  • D’autre part, le résultat de l’interprétation technique est lui-même interprété sémiotiquement, et peut donner un contenu plus ou moins intelligible ou pertinent selon nos propres interprétants, pratiques et situations de lecture ; le propre des êtres humains étant de pouvoir donner du sens à tout ce qui leur arrive, un sens est toujours produit, mais rien ne garantit qu’il soit conforme et cohérent par rapport à l’origine du donné binaire interprété techniquement puis sémiotiquement. 

La difficulté est qu’ici il faut comprendre non pas des événements vécus dans le réel mais des symboles manipulés par une machine. La synthèse de l’hétérogène ne peut être seulement le récit comme forme phénoménologique vécue par notre conscience ou esprit, mais doit se comprendre ici comme une construction à entreprendre à partir de symboles neutres et vides de sens manipulés par le calcul.

Or, il existe une technique qui permet de réaliser un tel exploit, d’allier des symboles matériels assemblés selon des logiques plus ou moins improbables et une construction de sens intelligible par les êtres humains : la technique de l’écriture. L’écriture est en effet un principe synthétique, technique, mais néanmoins constitutif du sens compris et vécu par l’esprit. En outre, le numérique comme calcul est une forme particulière de l’écriture, dégénérée dirons-nous, dans un sens non péjoratif mais au sens où le numérique exténue jusqu’à sa limite les caractéristiques de l’écriture. De ce point de vue, le numérique est une technique de l’écriture, une technique d’écriture, et c’est ainsi qu’il est possible de faire sens des objets numériques et de construire un sens à partir d’eux.

En ce sens, l’intelligibilité du numérique repose sur la capacité de mobiliser le numérique comme une écriture permettant via son jeu formel de reconstruire une cohérence et une compréhension de ce qu’elle permet d’exprimer quand on la rapporte à la situation dans laquelle on l’a mobilisé et les situations via lesquelles on l’a conçue. L’écriture n’est pas propre au récit, mais s’impose comme médiation dès lors qu’on mobilise un système matériel d’expression qui permet la manipulation. L’écriture est le point commun de toutes les médiations d’intelligibilité que nous avons proposées : de la preuve au récit, ces médiations reposent sur l’écriture pour leur mise en œuvre. Si l’oralité du récit et le typique du sens commun ont pu être constatés avant et donc sans l’écriture, ils sont désormais habités et contaminés par le régime de l’écriture. En revanche, tant la preuve (scientifique) que l’argumentation (juridique) ne se rencontrent qu’avec l’écriture, dont elles sont en quelque sorte des artefacts. 

C’est donc via l’écriture qu’il faut penser le récit des données, comme narration de leur singularité confrontée à celle de leur utilisation.


L’écriture est cette technique particulière permettant de manipuler des objets matériels, comme des jetons, cailloux, traits, pour les mobiliser dans des échanges symboliques. Suivant Clarisse Herrenschmidt (2007), on peut évoquer trois types d’échange : l’échange économique où l’écriture est monétaire, l’échange manipulatoire où l’écriture est calcul, et enfin l’échange langagier où l’écriture est graphique. Ce qui est fascinant est qu’à chaque fois l’écriture permet de dégager un principe universel d’échange : la monnaie, la lettre (qu’elle soit alphabétique ou non), le nombre. 

Le calcul est un universel de manipulation. Tout ce qui est manipulable peut être assumé par un calcul, toute manipulation peut être représentée et formalisée par un calcul. C’est une version anthropologique de la thèse de Church-Turing : tout ce qui est effectif et calculable l’est au sens des machines de Turing (ou du lambda calcul). Dès lors toute activité humaine, à partir du moment où elle donne lieu à une syntaxe opératoire, est susceptible de se réduire à un calcul qui formalise les manipulations qu’elle mobilise. 

Mais la formalisation en calcul de la syntaxe opératoire d’une pratique n’est pas neutre vis-à-vis de cette pratique : elle la reconfigure et contribue à la faire évoluer. C’est ce que l’on peut nommer de manière générique, à la suite de Sylvain Auroux (1995) et Bernard Stiegler (2002), la grammatisation. Pour notre part, nous caractériserons la grammatisation comme le processus selon lequel la technologisation calculatoire d’un mode d’expression le reconfigure. Ainsi l’écriture a-t-elle reconfiguré l’oralité et la parole : on ne parle plus de la même manière à partir du moment où on sait écrire. Les outils de l’écriture normalisent, outillent la parole : lexique, grammaire, dictionnaire, sont autant d’outils rendus possibles par l’écriture et qui formatent en retour la pratique dont ils sont de prime abord une description et une instrumentation. De même, le numérique dans le monde audiovisuel a contribué à faire passer d’une logique de flux à une logique de stock : le numérique a grammatisé le monde audiovisuel dont il a formalisé la calculabilité et la manipulabilité.

 
Encadré 9 : Écriture et grammatisation

Des données au récit

L’intuition qui est la nôtre est que le calcul n’a pas de sens par lui-même. Il est donc illusoire d’espérer le recouvrer par son moyen : c’est bien plutôt malgré l’opacité interprétative du calcul qu’il faut espérer donner du sens à ce qui est calculé. Le calcul s’effectue sur des éléments formalisés, binaires en général, qui codifient un domaine du réel qui nous concerne, la pratique dont la syntaxe est ici formalisée. 

Il y a donc une singularité et une historicité qui se retrouvent dans les codes. Quand ces dernières relèvent d’une singularité irréductible (à une quelconque généricité ou à un cas précédent), il est nécessaire de les assumer via un récit qui inscrit cette singularité dans une logique de vie, dans une intelligibilité où ce qui est produit par le calcul est intégré à la situation que nous vivons.

On rencontre de telles situations dans différents contextes, selon la complexité de ce qui est en jeu. On a ainsi récemment insisté sur le problème de l’explicabilité dans les réseaux neuronaux, où les étapes de calcul n’ont pas une interprétation directe avec les termes du problème à traiter. C’est aussi le cas quand on a des doutes sur l’applicabilité du modèle calculatoire à la situation considérée. 

Il faut donc construire un récit rendant compte de la pertinence, de la production, et de l’applicabilité des résultats obtenus. L’objectif est de pouvoir donner un statut à ce qui est ainsi calculé. Mais comment le faire ? 

Plusieurs aspects se dégagent :

  • La pluralité des récits : il n’y aura vraisemblablement pas de récit unique rendant compte de l’origine et de l’utilisation des données. Autant ces récits peuvent refléter la diversité des acteurs, autant ils peuvent également renvoyer à leurs divergences et désaccords. Le récit peut devenir un espace polémique.
  • La composition des récits : les données ont une histoire, donc elles se racontent. De même leur utilisation. Ainsi qu’on le remarque de manière désormais quasi-systématique dans des banques de données, ces dernières sont accompagnées de leur historique (ce qui leur est arrivé : formatage, traduction, migration, etc.) et de leur histoire (comment elles ont été obtenues). Ces récits sont à composer avec celui ou ceux de leurs mises en œuvre, voire de leur exploitation.
  • La stratification des récits : un récit n'est pas linéaire, il englobe plusieurs strates temporelles, notamment le temps du raconté, le temps du raconter, mais aussi des strates narratives (plusieurs récits en un), etc.
  • L’hybridation des récits : le récit est un mode particulier d’intelligibilité, qui communique et s’hybride avec les autres modes possibles (argumentations, lieux communs, preuves, etc.). Le récit s’intègre, ou intègre des éléments d’intelligibilité sur les données produites par les autres médiations.

Mais pourquoi, somme toute, s’intéresser au cas particulier du récit dans les médiations d’intelligibilité ? L’hypothèse que nous formulons est que le récit est la forme la plus fondamentale permettant de donner du sens à ce qui arrive, à faire la synthèse quand le reste a échoué. Aussi, quand on a affaire à différentes médiations d’intelligibilité qu’il faut mobiliser, la synthèse de ces médiations est finalement de forme narrative : on raconte le geste scientifique, on raconte la réalité restituée par la théorisation scientifique, on raconte comment cela peut s’utiliser. Le récit n’est pas une alternative parmi d’autres : non seulement aucune des médiations d’intelligibilité n’est exclusive, mais le récit permet de rendre compte de toutes les autres. 

L’intelligibilité pour faire du numérique son milieu

Le calcul est la construction d’un système virtuel ou déréalisé où des unités formelles sont manipulables selon des règles machinales et mécaniques, les unités n’ayant pour sens que leur manipulabilité via ces règles. Le calcul peut donc se poser indépendamment de toute réalité, il lui est indifférent. Le numérique consiste à vouloir donner une dimension située et concrète au calcul. Dit autrement, le numérique permet de donner un monde à ce qui n’en a pas, de conférer un sens pratique et concret à un calcul qui peut se définir indépendamment. 

Il y a donc une tension propre au numérique : impossible de penser au numérique sans ses applications, ses usages et ses pratiques. Le numérique ne peut s’appréhender qu’à travers ses manifestations, ses usages. Par conséquent, il y a autant de numériques qu’il y a de domaines pratiques, le numérique est d’emblée pluriel et protéiforme. Le terme prend une dimension quasi-homonymique, pour qualifier d’un même nom des réalités différentes. Pourtant, il y a un air de famille, une analogie ou communauté de sens entre ces manifestations. Nous avons fait l’hypothèse que cette communauté de sens repose sur le principe calculatoire. Car si le calcul est indifférent au réel, son utilisation ne peut être neutre par rapport à ce réel car elle introduit une extériorité, une logique – manipulatoire – qui n’appartient pas en propre au réel où on l’applique. L’indifférence du calcul est au principe de la non-neutralité du numérique et comprendre l’intelligibilité du numérique revient à dégager ce que fait le calcul à nos pratiques.

Appliquer le calcul à nos pratiques n’a rien d’une évidence : rien ne nous dit si le monde est calculable (ce sujet fait controverse depuis des décennies). En revanche, on sait que le calculable engendre du non-calculable (théorèmes de limitation) et que se rapporter à du calculable (modéliser sous forme de calcul) est une tâche non calculable. Par conséquent, choisir le calcul pour aborder une tâche induit une dimension ontologique (dégager le calculable des situations) et une dimension axiologique (assumer les conséquences de la mise en calcul). Le calcul, tout asémantique qu’il puisse être, renvoie donc à des enjeux de valeur, ouvrant des perspectives qu’on peut saluer ou regretter : pour le résumer en une phrase, le calcul formalise et codifie ; donc il objective et rationalise, instaure une impersonnalité devant les règles et procédures ; à rebours, il arraisonne les individus et les réduit à leur calculabilité et interchangeabilité. 

Le passage du calcul au numérique s’effectue en trois étapes : le code, le format, l’application, ce qui permet de dépasser la double coupure du calcul, à savoir le rapport à la matière et au sens. Mais dans tous les cas, utiliser un système numérique suppose attendre des situations formalisées pour les soumettre au calcul du système. La question est alors de savoir en quoi la formalisation effectuée est pertinente à la situation d’origine, et en quoi les résultats produits sont pertinents vis-à-vis de cette situation ou d’une autre situation d’usage. 

Ce problème renvoie à la difficulté classique de déterminer en quoi un savoir issu de l’expérience peut et sous quelles conditions s’appliquer à la situation vécue. Comment se rendre intelligible la situation présente, comprendre ce que l’on rencontre ou ce qui nous arrive, par rapport à ce que l’on sait, on a vécu, on a appris. Nous avons dégagé plusieurs types de médiation d’intelligibilité, qui nous permettent de comprendre ce qui nous arrive et de le gérer par notre expérience : le réel peut être un événement singulier, récurrent, typique, particulier, formel, renvoyant ainsi à autant de médiations associées : le récit, la routine, le lieu commun, l’argument et la preuve.

L’enjeu des systèmes numériques est alors de pouvoir comprendre le rôle de ce type d’instrumentation dans les médiations d’intelligibilité que l’on peut mobiliser dans un contexte donné. Selon nous, le programme de recherche qui se dessine est d’analyser les rapports entre calcul, numérique et médiation d’intelligibilité, chacune pour elle-même mais aussi en les composant.

Nous avons précisé notre propos en prenant le cas particulier du récit. Le récit présente un double intérêt : d’une part, c’est ce qui permet de construire du sens quand tout le reste a échoué ; d’autre part, c’est ce qui permet de synthétiser toutes les autres formes d’intelligibilité.  Mais s’intéresser au récit, c’est d’emblée montrer que cette approche permet d’approfondir la question sans la résoudre : car proposer par exemple un récit des données revient à l’aborder de multiples manières, à travers la pluralité des récits, leurs compositions, leurs stratifications et finalement leurs hybridations.

C’est que la recherche d’intelligibilité n’est évidemment jamais achevée. Son ambition n’est pas de pouvoir aboutir, mais de permettre aux acteurs humains d’acquérir la capacité de donner du sens à leur environnement numérique et d’en faire leur milieu, cognitif, social, bref, humain.

Références des encadrés

Auroux, S. (1995). La révolution technologique de la grammatisation: Mardaga.

Bachimont, B. (2007). Ingénierie des connaissances et des contenus : le numérique entre ontologies et documents. Paris: Hermès.

Bachimont, B. (2010). Le sens de la technique : le numérique et le calcul. Paris: Encres Marines / Les Belles Lettres.

Bachimont, B. (2017). Patrimoine et numérique : Technique et politique de la mémoire. Bry sur marne: Ina-Editions.

Desrosières, A. (1993). La politique des grands nombres Paris: La Découverte.

Herrenschmidt, C. (2007). Les trois écritures : langue, nombre, code. Paris: Gallimard.

Porter, T. M. (2017). La confiance dans les chiffres ; La recherche de l’objectivité dans la science et dans la vie publique. Paris: Les Belles Lettres.

Revaz, F. (2009). Introduction à la narratologie : action et narration. Bruxelles: De Boeck.

Rey, O. (2016). Quand le monde s’est fait nombre. Paris: Stock.

Ricœur, P. (1985). Temps et Récit (tome 1). Paris: Seuil.

Stiegler, B. (2002). La technique et le temps ; Tome III : le temps du cinéma. Paris: Galilée.

Supiot, A. (2015). La gouvernance par les nombres. Paris: Fayard.


Notes

[1] Au sens platonicien, le modèle était le « paradigme ».

[2] Professeur à l’Université des sciences humaines, lettres et arts de Lille

[3] https://www.universalis.fr/auteurs/noel-mouloud/

[4] https://www.cnrtl.fr/etymologie/modèle

[5] https://www.universalis.fr/encyclopedie/modele/8-perspective-epistemologique/

[6] Hubert DAMISCH : directeur d'études à l'École pratique des hautes études

[7] https://www.universalis.fr/encyclopedie/modele/7-le-modele-en-art/

[8] https://www.universalis.fr/encyclopedie/modele/5-le-modele-en-psychologie/