Décoloniser les savoirs. Genre et race dans les discours des systèmes d’organisation de connaissance de circulation globale

Plan de l'article

 

Auteur

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MOURA Maria Aparecida

Professeur titulaire en Sciences de l'Information et de la Communication

Escola des Ciência da Informação
Universidade Federal de Minas Gerais (ECI/UFMG)

Av. Pres. Antônio Carlos, 6627 - Pampulha
31270-901     Belo Horizonte - MG
Brésil 
 

 

Citer l'article

Moura, M. (2020). Décoloniser les savoirs. Genre et race dans les discours des systèmes d’organisation de connaissance de circulation globale. Revue Intelligibilité du numérique, 1|2020. [En ligne] 

 

Résumé : Cette étude propose d’analyser la structure et la portée des systèmes d’organisation de la connaissance de portée et de circulation mondiale (SOCs), y compris la Library Congress Subject Headings (LCSH), l’Eurovoc et le Thesaurus, afin de comprendre les opportunités et les limites qu’ils présentent pour représenter les questions de genre et de race dans une perspective décoloniale de pouvoir, de connaissance et d’être.

Mots-clés : système d'organisation de connaissance, décolonialité, discours, indexation - fondements théoriques, genre, race, violence épistémique.

 

Abstract : This study proposes to analyze the structure and scope of knowledge organization systems of global reach and circulation (SOCs), including the Library Congress Subject Headings (LCSH), Eurovoc and the Thesaurus, in order to understand the opportunities and limits they present to represent gender and race issues from a decolonial perspective of power, knowledge and being

Keywords : knowledge organization system, decoloniality, discourse, indexing - theoretical foundations, gender, race, epistemic violence.

 

Au cours des dernières années, les Systèmes d’Organisation de la Connaissance (SOCs) ont connu de nombreuses transformations techniques, technologiques et discursives. Cela est dû en grande partie à la nature interactive des formes contemporaines de circulation de l'information, qui créent des possibilités d'offrir des contenus de plus en plus orientés vers le profil de l'utilisateur de l'information.

Cependant, malgré cette nouvelle dynamique adoptée dans l’offre de contenus informationnels, au sein des institutions qui organisent l'information, on observe des irrégularités et des déséquilibres par rapport aux sujets en circulation. Il y a quelques décennies, le discours des SOCs a été l’objet de critiques du fait qu’ils écartaient des répertoires sémantiques des programmes d’études, des thèmes et des préoccupations sociales.

Les SOCs, compris en tant que dispositifs d'information et de connaissance, sont structurés comme des systèmes conceptuels qui articulent les termes, les définitions, les relations et les propriétés des concepts adoptés dans un domaine de connaissance. La mise en œuvre des SOCs est toujours liée à des principes philosophiques spécifiques et à une dimension structurelle nécessaire au fonctionnement des systèmes d'information d'une institution donnée.

Dans la modélisation d’un SOC tels que les thésaurus, les schémas de classification, le système d’en-tête de sujets, les taxonomies et les ontologies, on utilise des garanties qui soutiennent la validation de l’utilisation du terme dans le but de décrire ou de récupérer un contenu thématique dans un domaine de connaissance donné. Selon Beghtol, la garantie est :

« l'autorité qu'un classificassioniste invoque primèrement pour justifiquer et, postérieurement, pour vérifier les décisions sur quels classes/concepts inclure dans le système, dans quel ordre les classes/concepts doivent apparaître dans les listes, quelles unités de classes/concepts doivent être divisées, jusqu’à quelle subdivision doit-on procéder, dans quelle mesure et où la synthèse est accessible, si les ordres de citation sont statiques ou variables. [...] La garantie sémantique d'un système, toutefois, fournit la principale autorisation pour supposer qu'une certaine classe, un concept ou un dispositif de notation sera utile et significatif pour des classificateurs et, enfin, pour des utilisateurs de documents. » (Beghtol, 1986, p. 110-111 ; nous traduisons)

La garantie sémantique englobe un ensemble de décisions et de paramètres utilisés par les développeurs de SOCs pour guider l’élaboration, la gestion et l’évaluation des ensembles terminologiques adoptés pour l’organisation des informations destinées à une communauté donnée d’utilisateurs.

L’indexation thématique et les SOCs supposent alors le développement et la proposition de marqueurs sémantiques/sémiotiques condensant et rendant visibles de manière synthétique le contenu informationnel disponible dans la myriade de documents produits quotidiennement liés aux bibliothèques et aux services d’information.

La garantie littéraire consiste en l'établissement de paramètres permettant d'incorporer des concepts dans un SOC basé sur la production effective de connaissances sur le sujet disposé dans la littérature. Dans ce cas, les concepts candidats à être intégrés au SOC ont été explicités par des spécialistes en la matière sur des documents réels. Le principal problème de la garantie littéraire est l’écart entre la production de la connaissance et sa diffusion effective sous la forme de document.

La garantie d'utilisation prend comme référence l'utilité des termes pour la communauté d'utilisateurs (Lancaster 1987, 2004 ; Soergel, 1985). Ainsi, le paramètre obéit à la demande effective d’informations à partir de l’adoption de certains termes qui intègrent la terminologie en circulation dans l’utilisation de l’information. 

La garantie organisationnelle s'inscrit dans la mission de l'organisation à laquelle le SOC sera lié. Des organisations telles que l'ONU, l'OIT et la Communauté Européenne, par exemple, adoptent des terminologies plus proches de leurs rôles et de leurs actions.

La garantie structurelle reflète la structure terminologique de la connaissance ou de l'activité reflétée dans le SOC. En ce sens, elle aura tendance à proposer de larges structures hiérarchiques, utiles et hospitalières pour permettre l’inclusion de nouveaux termes reflétant plus spécifiquement la structure.  

La garantie autopoiétique, proposée par Mai (2011) reflète la capacité de l'auto-organisation propre aux environnements Web. Cette proposition se trouve dans l'incorporation dynamique de la terminologie utilisée par les utilisateurs des systèmes comme moyen d'expression et de récupération d'informations.

La garantie culturelle proposée par Joel Lee (1976) est guidée par la valorisation des marques culturelles et de la vision du monde d’une communauté donnée, de sorte que les contradictions et les valeurs partagées par ce groupe puissent imprégner le SOC. Cela part du principe que cet instrument repose sur les conceptions du monde, de culture et de politique (Beghtol 2002 ; Grolier, 1982 ; Hjørland, 1987, 2002).

Guedes (2016) préconise la pertinence de la garantie culturelle en tant que principe macro et base théorique fondamentale pour orienter la structure sémantique des SOCs, en particulier en ce qui concerne la potentialité de l'hospitalité culturelle qui la sous-tend.

Dans ce contexte, Adler (2016) attire l'attention sur les inégalités et les imprécisions pouvant être résumées dans un SOC. Dans son analyse de la réalité aux États-Unis et de leurs systèmes d'organisation de connaissances, Adler (2017, p. 4-5) rappelle que :

"My findings are offered as support for a case for taxonomic reparations. I would like to suggest that similar processes are at work on library shelves, and in fact, that the lines that divide and distribute information are directly tied to economic and social policy. Indeed, the divisions inscribed in the late 19th century extend to the knowledge organization technologies of today. (...) My aim is to provide a window into how epistemic violence affects American consciousness about race by revealing some of the ways that our library classifications have been woven together by a group of men who cited and informed one another and ultimately, organized and universalized American history. These classifications are structured around assertions about timeless and fixed national values constructed out of progressive conceptualizations of the nation and its citizenry."

Dans le contexte des changements sociotechniques et de l’exacerbation des relations de pouvoir, le domaine des sciences de l’information s’est préoccupé du risque que les SOCs transportent des discours unilatéraux, peu critiques et pluralistes du point de vue de la terminologie utilisée dans l’organisation de l’information et, par conséquent, de réduire la visibilité et l’accès à la diversité des points de vue présents dans les connaissances produites (Foskett, 1971 ; Berman, 1971 ; Olson, 2001 ; Seideman, 2004 ; Adler & Tennis, 2013 ; Adler, 2016, 2017 ; Trivelato et Moura, 2016 ; Trivelato et Moura, 2017 ; Moura, 2005, 2018 ; Floegel & Jackson, 2019).

Comme observé antérieurement, bien qu’il existe un historique de consolidation de garanties qui cherchent à rendre plus représentatifs les SOCs et l’action de les produire moins intuitifs, on peut vérifier que leur développement continue de favoriser des garanties classiques qui gèrent des instruments d’indexation peu inclusifs.

Le manque d’ouverture aux savoirs non hégémonisés peut conduire à des schémas de classification conservateurs et à des langages d’indexation et des taxonomies non représentatifs de la diversité thématique et des préoccupations sociales et scientifiques dans une large perspective.

L'inclusion de sujets liés aux thématiques du genre, de la sexualité et de la race dans les SOCs à circulation mondiale reste extrêmement complexe et déséquilibrée. Il est à noter que la querelle existant dans la société autour de ces thèmes et la pluralité liée à la production ne trouvent pas une représentation sémantique égale pour révéler les nuances et les spécificités liées aux thèmes.

Un exemple très allusif est le fait que depuis 1973, l'homosexualité a cessé d'être considérée comme une maladie mentale ou une perversion, alors que les SOCs ont mis beaucoup de temps à rendre cette reconnaissance claire dans leurs structures.

Récemment, le moteur de recherche Google a également ajusté son algorithme en ce qui concerne le terme Lesbienne, qui autrefois renvoyait à des sites pornographiques et fait désormais référence à des contenus informatifs et moins orientés vers l’hétéronormativité.

La  colonisation du pouvoir, de la connaissance et de l'être  

La colonialité du pouvoir est basée sur l'hypothèse de la perpétuation d'une différence coloniale épistémique répétée et est structurée comme une géopolitique qui reproduit, dans le domaine de la connaissance, les arrangements historiques de l'expropriation coloniale.

« La période a été marquée par une série de transformations sociales et culturales. De manière significative, le genre et les catégories raciales ont surgi au cours de cette époque comme deux axes fondamentaux tout au  long desquels des personnes étaient exploitées, et des sociétés, estratifiées. Un trait marquant de l'ère moderne est l'expansion de l'Europe et l'établissement de l'hégémonie culturelle euro-américaine dans le monde entier. Cela n’est plus profond nulle part que dans la production de la connaissance sur  le comportament humain, l'histoire, les sociétés et les cultures. En conséquence, les intérêts, les préoccupations, les prédilections, les névroses, les préjugés, les institutions sociales et les catégories sociales des Euro-américains ont dominé l'écriture de l'histoire humaine. Un des effets de cet eurocentrisme est la racialisation de la connaissance. » (Oyěwùmí , 2004, p. 1 ; nous traduisons)

Selon Mignolo et Ballestrin (2013), le colonialisme du pouvoir contrôle et agit sur différents fronts, notamment l'économie, l'autorité, la nature et les ressources naturelles, le genre et la sexualité, la subjectivité et la connaissance.

La postcolonialité et la décolonialité constituent une structure épistémique et politique qui remet en question la logique structurante de la colonialité dans la production de la connaissance. Les deux approches critiquent l’effacement des problèmes régionaux par l’utilisation de concepts et de formes universalistes abstraites.

Le concept de race fait partie de ces universels qui, du point de vue de Mbembe (2018b, p. 21), fonctionnent depuis la colonisation comme un dispositif économique :

« Loin de n'être qu’un pur signifiant biologique, la race ainsi entendue renvoyait à un corps sans monde et hors sol, un corps d’énergie combustible, une sorte de double de la nature que l’on pouvait, par travail, transformer en stock ou fonds disponible.

La colonisation fonctionnait, quant à elle, à l'excrétion de ceux et celles qui, à plusieurs égards, étaient jugés superflus, en excédent au sein des nations colonisatrices. C'était le cas, en particulier, des pauvres à la charge de la société et des vagabonds et délinquants dont on pensait qu’ils nuisaient à la nation. »

Le mot genre, en tant que concept sociologique, a commencé à être utilisé et reconnu dans les années 1970 et s'est étendu aux domaines scientifiques dans les années 1980 (Matos, 2015, p. 153). Le concept visait à rompre avec le marqueur biologique des corps pour comprendre les éléments historiques, sociaux et politiques qui impliquent l'apprentissage socioculturel du genre entre hommes et femmes. En ces termes, le concept révèle une construction de caractère relationnel, des formes classiques d’asymétrie et de subordination du pouvoir, des modèles de domination hégémonique.

La notion de genre est imprégnée de divisions symboliques qui tendent à accentuer les inégalités. Selon Matos (2015), le genre est une invention des sociétés humaines qui peut conduire à la création de «significations hiérarchiques et asymétriques pour les femmes, c'est-à-dire qu'ils créent des structures linguistiques qui façonnent, disciplinent et hiérarchisent notre imaginaire». Ces structures asymétriques sont évidentes dans le processus de socialisation des rôles sexuels, dans la division du travail entre les sexes et dans le sens binaire du genre.

La performativité se caractérise par l'énonciation du langage. Butler (2017) souligne que, dans le contexte de la performativité du genre, la construction normative de l'être humain les classe en sujets lisibles et illisibles. Dans un langage masculinisé généralisé, un langage phallocentrique, les femmes ne sont pas représentables. « Autrement dit, les femmes représentent un sexe qui ne peut être pensé, une absence et une opacité linguistique. » (Butler, 2017, p. 31 ; nous traduisons)

Selon Foucault (2010, p. 28-29), le discours est un ensemble d'énoncés qui peuvent appartenir à des domaines différents, mais qui sont soumis à des règles de fonctionnement communes (discours clinique, médical, psychiatrique). Pour l'auteur, les discours doivent être traités dans le jeu de leur instance, étant donné qu'ils ne représentent pas un lieu tranquille à partir duquel d’autres questions peuvent être posées (structure, cohérence, systématicité et transformations).

Foucault souligne que le caractère déconcertant du discours réside dans la discontinuité, dans la nécessité d'assumer des découpages provisoires et de choisir des domaines d'analyse dans lesquels les relations risquent d'être nombreuses et denses. Pour lui, « il est nécessaire de mettre en question, de nouveau, ces synthèses achevées, ces regroupements qui, dans la plupart des cas, sont admis avant tout examen, ces liens dont la validité est reconnue dès le début ; il est nécessaire de déloger ces formes et ces forces obscures par lesquelles on a l'habitude de lier les discours des hommes : il est nécessaire de les expulser de l'ombre où elles règnent. » (Foucault, 2010, p. 24 ; nous traduisons)

Dans ce contexte, les formations discursives sont des énonciations différentes dans leur forme, dispersées dans le temps, qui forment un ensemble quand elles se réfèrent à un seul et même objet.

Les objets sont nombreux, changeants et voués à une disparition rapide et sont nommés, circonscrits, analysés, corrigés, contestés et effacés de l'intérieur d'un domaine scientifique. De cette manière, « l'objet n'attend pas dans les limbes l'ordre qui va le libérer et lui permettre de s'incarner dans une objectivité visible et volubile ; il ne préexiste pas à lui-même, retenu par quelque obstacle aux premiers contours de la lumière, mais il existe sous les conditions positives d'un ensemble complexe de réactions. » (Foucault, 2010, p. 50 ; nous traduisons) 

L'auteur souligne que pour comprendre les règles d’apparition de l'objet de discours, il faut repérer :

  • Les surfaces de leur émergence - indiquent les circonstances de l'émergence, les différences individuelles, les degrés de rationalité, les codes conceptuels et les types de théorie.

  • L'instance de délimitation - fait référence à l'identification des institutions de régulation du domaine chargées de distinguer, de désigner, de nommer, d'instaurer les processus de signification en tant qu'objet.

  • Les grilles de spécification - désignent les régimes de regroupement et de classification adoptés dans un contexte donné de formation discursive.

L'énonciation, à son tour, n'est pas l'unité d'un sujet, mais des subjectivités, elle consiste dans la matérialité brute et reproductible des formulations dans des jeux de positions possibles pour un sujet.

Les concepts renvoient à la description du champ où les énoncés apparaissent. Ils sont formés à partir d’un ensemble de relations (ce n'est pas un objet isolé, ni un travail individuel ou une science à un moment donné) dans lequel on considère le contexte, les régularités et les coercitions discursives, les choix théoriques et l’historicité, et dans lequel s'articulent les événements, les transformations, les mutations et les processus.

Problématique

Les systèmes d'organisation de la connaissance (SOCs) englobant et circulant à l'échelle mondiale adoptent-ils dans leurs structures des représentations multidimensionnelles et critiques des thématiques du genre et de la race ?

Comment les SOCs de portée et de circulation mondiales permettent-ils d’organiser et de diffuser les connaissances produites sur le genre et la race dans une perspective décoloniale de pouvoir, de connaissance et d’être ?

La perspective de réutilisation des structures existantes dans d'autres vocabulaires contrôlés permet-elle d'incorporer de nouveaux thèmes, d'inclure et de corriger des termes négligés dans le passé ?

Méthodologie, développement et discussion

Dans cet article, nous cherchons à problématiser les discours sur le genre et la race organisés dans des SOCs à circulation mondiale (le LCSH, le Thesaurus de l'Unesco, les vocabulaires européens) en analysant, du point de vue de leur structure, les possibilités qui contribuent à la circulation multidimensionnelle et critique du savoir. 

Le choix des systèmes d’information du LCSH, de l'UNESCO et de l'Union Européenne s’explique par le fait que ces SOCs constituent l’instrument moteur de l’indexation dans des collections de différentes institutions situées au nord et au sud.

L'utilisation normative d'instruments dans différents contextes culturels peut introduire des biais réductionnistes ou généraliser des thèmes par des arguments ontologiques proposés dans leurs schémas.

En termes méthodologiques, la triangulation des théories et des méthodes a été utilisée pour permettre le dialogue entre la théorie et les données empiriques, dans le but d’établir des articulations possibles entre les SOCs, le discours et la perspective théorique décoloniale. L’effort consistait à réfléchir sur les limites et les possibilités de la décolonisation épistémologique dans les systèmes d’organisation de connaissances.

Dans la première étape, une analyse structurelle des SOCs a été réalisée. La deuxième étape a consisté à identifier les projets d’interopérabilité développés par chacun des SOCs et l’interaction proposée avec le public afin d’améliorer la représentativité des termes dans la structure et la mise à jour sémantique. Dans la troisième étape, des recherches ont été effectuées sur l'interface anglaise des instruments, avec les termes suivants : lesbienne, féminisme, race / racisme, homosexualité, colonialisme / décolonialisme.

Dans la dernière étape, une analyse horizontale des résultats précédemment obtenus a été réalisée, cherchant à comprendre les possibilités de représentation, de circulation multidimensionnelle, critique et décoloniale des thèmes race et genre dans les instruments étudiés.

La Library Congress of Subject Headings  (LCSH)

La Library Congress of Subject Headings (LCSH) est un vocabulaire multidisciplinaire géré par la Bibliothèque du Congrès des États-Unis depuis 1898. Le vocabulaire comprend un répertoire de sujets dans tous les domaines de la connaissance et est utilisé pour indexer et récupérer des informations dans l'institution. En raison de la longévité de cet instrument d'indexation et de son champ thématique, le LCSH a été systématiquement traduit et adopté dans plusieurs pays. Le LCSH possède actuellement 425 708 titres de sujets en anglais.

Figure 1 - Library of Congress Subject Headings
Source : http://id.loc.gov/authorities/subjects.html

Le Thésaurus de l'Unesco

 Le Thesaurus de l'Unesco est un vocabulaire contrôlé organisé par l'institution depuis 1977. Le thésaurus possède 4418 termes répartis dans les sept domaines d'activité de l'Unesco. Il est disponible en anglais, en français, en espagnol et en russe.
Structurellement, l’instrument est publié conformément à la norme ISO 25964 et s’appuie sur les principes de la base de données Open Linked Data, qui vise à réaliser l’interopérabilité sémantique avec d’autres instruments de même vocation dans le domaine dans le contexte international.

Figure 2 - The United Nations Terminology Database
Source : https://conferences2.unite.un.org/unterm/portal/welcome

Le IATE/EUROVOC

Le IATE (Inter-Agency Terminology Exchange) est un centre interinstitutionnel créé en 1999 pour la collecte, la diffusion et la gestion partagée de terminologies spécifiques adoptées par les institutions de l'Union Européenne.

Le centre est responsable de la gestion des vocabulaires européens et bénéficie de la participation de différentes institutions. Actuellement, le vocabulaire organisé par IATE comprend 7 961 132 termes répartis dans tous les domaines d'activité de l'Union Européenne.

Le Vocabulaire de l'UE est le site de gestion de vocabulaire contrôlé utilisé dans l’UE, axé sur les schémas, les ontologies et les modèles de données. Le secteur cherche à développer des stratégies pour traiter le caractère multilingue de l'UE, tout en reconnaissant qu'elles ne couvrent pas de manière satisfaisante certains thèmes nationaux.

L'Eurovoc est un thésaurus multidisciplinaire et multilingue dans les domaines d'activité de l'Union Européenne, organisé en 21 domaines et 121 microthésaurus. Le développement de l'instrument a commencé en 1982 et est actuellement disponible en 23 langues.

Figure 3 -  l’alignement de la terminologie Eurovoc avec d’ autres instruments  connexes 
Source : https://publications.europa.eu/fr/web/eu-vocabularies/th-dataset/-/resource/dataset/eurovoc

Le Thésaurus Eurovoc dispose d'outils web sémantiques pour promouvoir la mise à jour et l'alignement de la terminologie sur d'autres instruments connexes utilisés dans le monde.

Discussion  

Derrida (1996), cité par Adler (2017, p. 23), suggère qu'une science archivistique doit inclure une théorie de l'institutionnalisation qui explique la manière dont l'autorité est produite et comment elle est inscrite et réitérée. En ce sens, l'analyse de la structuration conceptuelle, la mise à jour technologique et la maintenance des SOCs étudiés ont permis d'identifier les avancées conceptuelles et discursives et de prédire les risques liés à l'approche technique excessive en matière d'interopérabilité, d'instruments et d'opérationnalisation du web sémantique.

 

Terme de recherche   

   LCSH   

   IATE/EUROVOC   

  UNESCO   

Lesbienne

151

8

1

Féminisme

3

2

1

race

183

0

2

Sexisme

25 

1

1

Homosexualité

26

4

1

Racisme

21

50

2

Colonialisme

3

1

1

Décolonisation

1

3

1


Tableau 1 : thème de recherche
Source : Données de la  recherche

Parmi les instruments analysés, celui qui a présenté le rendement le plus identifié aux études critiques sur le colonialisme, le sexisme et le racisme dans la production et la circulation de la connaissance était le LCSH. Ceci est peut-être dû au long débat critique développé par la société civile et les chercheurs sur la vulnérabilité linguistique représentée par les termes cristallisés, pendant plus d'un siècle, par cet instrument d'indexation. Il a été constaté un effort  pour élargir l'offre de termes d'indexation et de récupération d'informations, bien que le thème de la colonisation soit encore limité sémantiquement dans le système.

En termes de terminologie adoptée, l'Eurovoc reste centré sur la politique internationale développée par le bloc économique européen, bien que l'organe de gestion du thésaurus conserve des collections de terminologies sur différents sujets et domaines de connaissance. La présence de termes faisant allusion aux questions abordées dans cette étude est encore rare, fragile et discutable. Un exemple est le terme colonialisme (tableau 1), qui ne compte qu'une occurrence.

Bien que les objectifs institutionnels orientent le maintien du thésaurus, il nous semble que cette perspective est insuffisante pour représenter la diversité des études impliquant des aspects historiques, économiques et sociaux de certains sujets abordés.

Le Thésaurus de l'UNESCO est également déficient en ce qui concerne les sujets abordés (tableau 1), avec un nombre inexpressif de termes permettant d'indexer et de soutenir la recherche d'informations sur les sujets mentionnés. Cependant, l'agence dispose de bureaux régionaux dans différents pays et effectue un travail important en rapport avec les sujets abordés dans cette étude. La capillarité de cette institution et la diversité des points de vue pourraient être mieux représentées dans la structure terminologique du SOC.

En ce qui concerne le premier aspect de notre problématique, il a été observé que les vocabulaires liés au genre et à la race sont encore disséminés de manière inégale dans le contexte des SOCs, dans des catégories et des domaines qui ne suscitent pas un débat critique sur leurs répercussions sur le processus de production de connaissances. 

Compte tenu des avancées technologiques et de la capillarité des études critiques sur l’indexation d’informations, il a été constaté que la mise à jour de ces dispositifs était encore lente et reposait sur des garanties classiques, en particulier la garantie littéraire.

Il a également été vérifié que les trois SOCs analysés adoptent des instruments pour intégrer les suggestions des utilisateurs concernant la représentativité des termes utilisés. De plus, tous développent des projets d'alignement sémantique avec d'autres systèmes pour combler les absences ressenties dans leurs structures. Toutefois, l'automatisme dans l'utilisation de cette procédure peut entraîner un effacement répété dans l'offre d'expressions révélant des contenus et des connaissances non hégémoniques.

Les résultats des études sur la vulnérabilité linguistique et la nécessité de solutions taxonomiques dans le domaine des sciences de l'information, ainsi que les possibilités d'interopérabilité sémantique avec des SOCs plus inclusifs, offrent des possibilités de progrès.

Le Glossaire de l' Égalité de Genre et le Thésaurus de l'Institut Européen pour l'Égalité de Genre (EIGE) sont spécialisés dans le thème du genre, dans ses particularités et son programme. L'EIGE est devenu un SOC hautement spécialisé sur les questions de genre et il peut devenir une référence dans le thème pour les institutions qui organisent et diffusent des informations dans ce domaine. L'instrument compte environ 400 termes et est organisé en six microthésaurus répartis comme suit : soins, travail et économie (66 termes), prise de décision (103 termes), Gouvernance (105 termes), Mouvements et études (29 termes), sexe, genre et sexualité (63 termes) et questions sociales (126 termes).

Conclusion

Les Systèmes d'Organisation de la Connaissance (KOS) sont des dispositifs dynamiques et multidimensionnels qui aident à comprendre les relations de pouvoir et de savoir dans la production et la circulation de l'information et de la connaissance.

Aujourd'hui, grâce aux études spécialisées, aux discussions sociales et aux avancées technologiques, la neutralité sociale et technique attribuée à ces instruments a été remise en question car les SOCs sont inclus dans une dimension discursive et sont susceptibles d'interpellations performatives en ce qui concerne les actions des sujets dans les processus de production, d'organisation et de circulation de l'information.

En ce sens, le SOC représente un espace de conflit entre les discours dominants et les réappropriations sociales, le vocabulaire étant un marqueur indispensable de l'appartenance sociale et politique.

Il semble évident que les systèmes mondiaux de circulation des connaissances doivent établir un compromis qui se révèle dans le dessin conceptuel et les procédures techniques et technologiques des SOCs. Un tel engagement doit permettre aux segments sociaux représentés la possibilité de suivre en permanence sa portée et d’exiger des réparations conduisant à une représentation éthique et équilibrée des thèmatiques qu’on rencontre dans la société.

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